Les anges sont des femmes équipées de gourdes en aluminium
Il fait si chaud qu’il me semble, sans bouger, sentir toute l’eau de mon corps me quitter sous forme de sueur. Mon haut me colle à la peau, et mon front rougi est frappé d’une douleur lançinante régulière. J’ai fini allongée dans l’herbe qui bordait un trottoir, sous un arbre au feuillage un peu trop maigre pour me fournir une parfaite couverture d’ombre.
Mes yeux ne cessent de s’entrouvrir pour finalement se refermer avant d’arriver à retrouver l’intégralité de mon champ visuel. Je cherche du regard mon sac à main quand je le peux, mais je ne sais plus pourquoi. Seconde après seconde, je semble traverser un cycle d’oubli et de souvenir de mes dernières pensées, comme un écho étourdi sous le soleil tapant.
Je suis allongée parce que je ne tiens plus debout ; où suis-je ? ; allongée parce que je ne tiens plus debout ; où suis-je ? ; j’ai soif ; ah, c’est vrai, je cherchais quelque chose ; j’ai soif, il me faut de l’eau ; il n’y a pas d’eau ici, je dois en chercher ; allongée parce que je ne tiens plus debout ; où suis-je ?
Je crains mourir d’une insolation. J’ai longtemps cru que le coup de chaud n’était rien de très grave et qu’il fallait s’y faire en été, s’y habituer, s’hydrater. Pourtant, c’est grave. Pourtant, je ne parviens pas non plus à maintenir cette crainte de la mort, puisque toutes mes pensées s’emmêlent et fondent. Elles fondent en un tas de mots qui ne veut plus rien dire. Des phrases raccourcies ou ralenties.
Je serre machinalement les doigts, et j’y trouve mon portable. Mes yeux s’ouvrent encore. Oui, je cherchais quelque chose ; je cherchais mon portable au fond de mon sac à main, mais je l’en ai déjà extirpé il y a quelques minutes. Bloquée à faire défiler de haut en bas et de bas en haut la liste des applications, la tête parfaitement vidée de mes idées, espérant qu’un icône me saute aux yeux et redémarre de force ma réflexion.
Les messages — pour prévénir quelqu’un ? L’appel — pour les secours ? La carte — pour trouver un point d’eau ? Le navigateur — pour en acheter ? Je suis sûre que j’ai déjà débattu de ces options des milliers de fois depuis un moment à présent, mais je ne saurais me rappeler la conclusion. Je ne sais plus. Je ne sais plus — rien.
Je laisse retomber mon bras dans l’herbe. Mon portable m’a peut-être glissé des mains. Comme si je m’endormais, mais sans la paisibilité habituelle. Comme si je m’endormais, dans la résignation. Un faible espoir que je me réveille dans mon lit. Je ne sais pas comment. Un espoir insensé, de la bouillie de pensées.
« ... eau ? »
De l’eau, oui. J’en ai besoin. Je ne sais pas où en trouver. Est-ce que j’ai cherché déjà ? Dans mon sac, il n’y a jamais de bouteille. C’est une erreur. Je corrigerai ça si ce n’est pas trop tard. La prochaine fois, je sortirai avec de l’eau. Quelle prochaine fois ? Où suis-je ? Mon front se ride comme je plisse les yeux en un effort de recommencer à penser une fois de plus. Souvenirs, souvenirs, mais tout ce que je sais, c’est que l’arbre sous lequel je suis posée laisse passer des rayons épars qui m’agressent les paupières. Je vois du rouge, pas du noir.
« ... boire un peu d’eau ? »
De l’eau, oui, j’en ai besoin, j’en ai absolument besoin. Je me suis déjà dit ça, je crois. C’est donc une énième pensée en boucle qui n’aboutit à rien, dont j’ai déjà oublié la conclusion malgré mes efforts. Je me résigne et détend mon visage. Plus un muscle ne bouge. La lumière disparait. Tout est noir. Je ne sais pas où je suis. Je vais m’endormir. Je vais mourir.
« Vous voulez boire un peu d’eau ? »
Il y a quelqu’un. Je regarde enfin ; on m’appelle depuis un moment déjà, je crois. La question est familière. Un écho dans mes oreilles depuis quelques minutes. Elle est à moitié penchée au-dessus de moi. Elle bloque le soleil. Un halo derrière elle, de ce fait, et une gourde en aluminium dans ses mains. Jolie sauveuse venue pour moi, un cadeau du ciel. Non, une passante sûrement. Je raconte n’importe quoi. J’ai soif. J’ai chaud. Pitié. Sors-moi de là, qui que tu sois. Implorée par un regard muet, elle s’agenouille à mes côtés.
« Vous pouvez vous relever un peu ? Pour boire ? »
Me relever, je dois me relever. Sinon je m’étoufferai en prenant une gorgée. Où suis-je, de toute façon ? Allongée dans l’herbe comme ça ? Je déplace mon bras de quelques centimètres. Dans une direction inutile et sûrement aléatoire. Me relever. Je l’implore un peu plus de mes yeux souffrants. Mon ange à la bouteille isotherme. Non, une passante sûrement.
« Je vous aide à vous relever. D’accord ? »
Tout ce que tu veux, si tu m’aides. Elle passe un bras dans mon dos et me redresse. Une position semi-assise. J’ai l’impression qu’on me sort des griffes de la mort. Elle défait le bouchon de la gourde, porte le goulot à mes lèvres. De l’eau. J’ai trouvé de l’eau, elle est fraîche dans ma bouche pâteuse. Elle m’observe pendant que je bois. La divinité de l’eau en bouteille. Elle est au téléphone.
« Oui, j’ai pu lui donner de l’eau. Mhh. Je vais demander, si elle peut parler. »
Depuis combien de temps est-elle en appel avec quelqu’un ? Je penche la tête plus proche de la gourde. Désolée, je vais vider tout ce que t’as. Il faut se réhydrater doucement, je crois. Je ne connais pas l’importance de la vitesse à laquelle on boit. J’ai trouvé de l’eau, et mon corps réclame. Elle continue de m’observer. J’émets un son pour la première fois, en lui retournant son regard. Droit dans les yeux, et je ris. Un rire épuisé qui n’est pas capable d’enchaîner trois « ha » de suite.
« Est-ce que vous pouvez me donner votre nom, prénom ? Une adresse ?
— Merci... Bel ange...
— Comment vous vous appelez ?
— Appeler... J’ai un nom, oui... C’est vrai...
— Est-ce que vous pouvez me le donner, votre nom ?
— Mhh... tout ce que tu veux... haha...
— Oui ?
— Quoi... ?
— Votre nom ?
— Ah... Oui, c’est vrai... J’ai chaud... »
Elle abandonne la conversation sans que je ne sache ce qu’elle me voulait. Les mots ne passent pas bien entre nous. Sans me lâcher, elle pose son téléphone contre son oreille.
« Je ne sais pas. Elle délire un peu. Vous serez là bientôt ? »
Elle parle de moi ? Pas gentille, la déesse de l’eau. Non, c’est une passante sûrement. Pitié, à quoi je pense ? Je tente de me relever davantage et de tenir assise sans son aide, plissant fort le front comme pour resolidifier mes pensées toutes liquéfiées. Je ressens la sueur sur tout mon corps, l’absence de vent, et l’absence caractéristique de salive dans ma bouche. Mon corps est toujours là, sur l’herbe au bord de la route. Oui, j’étais là depuis tout ce temps. Elle doit être au téléphone avec les secours. C’était la conclusion que j’aurais dû atteindre. Je ne vais peut-être pas mourir grâce aux efforts d’une passante qui a dû s’inquiéter de me voir comateuse.