Le goût des cendres, le goût des cigarettes
Le cimetière est un endroit bien étrange. En hiver, il y fait plus gris qu'à n'importe quel endroit de la ville. Au printemps, les rayons de soleil éclairent les sépultures d'un air bizarrement nouveau. Il y a des règles. Pas de vélo, pas d'animaux, pas de cigarettes. Je pense pourtant que depuis l'au‑delà, ou depuis les enfers, ou depuis ailleurs encore peut‑être, ils apprécieraient en partager une avec moi. Alors, je m'accroupis devant cette tombe et je presse répétitivement sur mon briquet jusqu'à ce qu'une flamme se montre, timide face au vent. Je tire sur le filtre ; j’expire ; je la lève presque nonchalamment comme on porte maladroitement un toast.
« … Santé ? »
L’expression ne se prête pas aux cigarettes. L’expression se prête difficilement à l’alcool, cela dit, si on y réfléchit bien. Je lève les yeux vers le ciel, restant sur cette pensée un instant, avant de vérifier l’origine de cette coutume sur mon téléphone. Internet me parle d’une histoire médiévale ; les articles d’explication sont longs ; j’ai perdu mon intérêt et je range tout ça dans ma poche. La véritable ironie ne réside pas tant dans le choix de la substance partagée que dans le souhait de bonne santé aux morts. Si la cause de décès est un cancer, j’aurais l’air bien con.
Comme je me suis senti bête, j’ai décidé de mettre un terme à ce comportement potentiellement irrespectueux. Je retrousse la manche de ma veste ; j’appuie le mégot contre mon avant‑bras ; si je reliais les petites brûlures comme on joue à relier les points, j’aurais un joli dessin. C’est une pensée inutile. Je focalise mon attention sur la pierre tombale devant moi, comme j’aurais dû le faire depuis le début. Un sourire triste naît de mes lèvres.
« Deux noms, hein ? C’est mignon. Est‑ce que vous êtes morts de la même chose aussi ? »
Je ne connais pas ces gens. Je n’ai jamais reconnu un seul nom dans ce cimetière. L’endroit est un peu isolé et je n’y croise presque jamais personne. J’imagine que c’est un biais, je n’ai jamais vu un cimetière qui avait l’air plein à craquer, en dehors de l’inhumation initiale. Et encore. Je me demande si je leur rends davantage visite que leur famille, s’ils en ont encore une. Depuis l’au‑delà… ou peu importe où, est‑ce qu’ils apprécient ? De leur vivant, ils m’auraient peut‑être détesté. Je ne fais pas vraiment l’unanimité, dans une ville aussi blanche.
Je me relève et je me balade dans les allées. Je fais des rondes, en quelque sorte, des tombes aux sépultures, du jardin du souvenir aux urnes du columbarium. Je m’arrête au hasard devant une croix et je réfléchis ; je rallume un mégot puisque j’ai fini de me sentir idiot ; j’inspire, j’expire. C’est calme, c’est peut‑être morbide, mais c’est comme une pause dans le temps. J’aime bien, mais je suis triste, mais j’aime bien. Je ne crois pas, cela dit, qu’ils aient enterré ma famille ici.
Quand je croise un nom, je m’arrête parfois lire l’épitaphe. Quand je croise deux noms, je m’arrête parfois m’interroger sur leur vie. Quand je croise trois noms, je ne m’arrête jamais. Parce que moi aussi j’aurais voulu reposer entre papa et maman, mais que je ne sais même pas ce qu’on en a fait. Je ne sais même pas s’ils sont morts. Sûrement pas, ou peut‑être depuis le temps, mais ça n’avait déjà plus rien à voir avec moi. Je pose mon regard sur un couple de défunts.
« Vous m’aimeriez bien vous ? Si je vous fais assez la conversation, vous croyez que les pompes funèbres voudront bien m’enterrer entre vous deux ? … ou c’est la mairie qui gère peut‑être ? »
Je replonge mes yeux dans le ciel à la recherche d’une réponse. J’allume brièvement mon portable, mais je le range avant même d’avoir saisi un mot de passe. Une question aussi stupide n’a pas besoin de réponse. De toute façon, si un jour j’éteins assez de cigarettes sur mon bras pour accidentellement m’immoler, je doute avoir une tombe. J’ai appris il n’y a pas longtemps que c’était payant. Les douze euros de mon compte en banque sont déjà réservés pour une pizza, à défaut de pouvoir petit‑déjeuner du tabac.