Trop familières

    Si tu n'es pas prête à tout pour moi, si tu t'éloignes doucement, si notre relation change alors que je t'ai tant confié, tu ne peux pas rester en vie.

    Ce n'est qu'une pensée qui tourne en boucle, et bien sûr je n'irai jamais saisir une arme à feu ou te poignarder moi-même, mais une part de moi serait heureuse si une voiture te renversait demain. Tu en sais trop. Tu as connu mon passé, mon passé honteux, et je ne peux pas supporter que ces informations existent dans ta tête, là où je ne peux pas les contrôler. Tu as des traces de moi ; des textos, des dessins, des poèmes, et je ne peux pas supprimer tout ça. Dès lors que tu t'en vas… non, dès lors que tu mets un peu de distance entre nous, je reste bête devant l'étendue de ce que tu sais de moi. Comment ai-je pu t'en dire autant ? Mon coeur s'emballe, l'anxiété me prend et comme pour m'assurer que rien ne m'échappe, je rêve que tu meures.

    Je contemple cette pensée qui ne me quitte jamais vraiment. Le sentiment s’empire puisqu’à la peur de tes connaissances s’ajoute à la peur que je ne sois secrètement quelqu’un de si profondément mauvais pour ces idées qui me traversent. Cependant, la moralité ne m’empêche pas d’être confrontée constamment à ce sentiment. Il faut dire que si tu mourais, personne ne pourra dire que j’en étais contente ; moi-même, je n’aurai pas besoin de m’en souvenir. Peu importe donc ce qu’il en est vraiment : ta mort accidentelle, incidentelle, résoudrait mes angoisses en apportant de la paix à ma conscience.

    Je peux aussi être raisonnable dans cette situation et négocier la fin que je te souhaite. Si tu te cognais la tête assez fort pour m’assurer que tu aies tout oublié ; si ta maison brûlait et tous nos souvenirs partagés avec, ça m’irait aussi bien. Je ne me salirai pas les mains, mais je prierai au moins ; pas en m’agenouillant, pas sous forme de rituel correctement organisé, mais simplement d’une voix logée profond en moi, silencieuse de l’extérieur et pourtant si insistante. Je prierai d’un regard intense qui se croit capable de manifester ce que je désire, tout en espérant sincèrement que personne ne puisse lire l’intention derrière mes yeux.

    Tu en sais trop, disparais. Voilà comment je le formulerais si un tant soit peu de honte ne me retenait pas. Au final, quand bien même je tourne et détourne mes sentiments, ils ne peuvent se cacher de moi, et je souhaite juste qu’ils se cachent parfaitement des autres.

    En attendant ta mort, et à jamais.