Trois prises et je ne sortirai pas

    Hier.

    C’était hier.

    Je m’étais assise tout en haut des gradins, là où personne ne regarde, et j’avais posé ma tête sur mes genoux repliés, entourés de mes bras. Le ciel avait pris cette teinte entre l’orange et l’or et la nuit, bientôt, tomberait. Cette couleur mêlée au vent qui se voulait de plus en plus froid, glissant de brise à bise, me rendait prône à la mélancolie. Il devait être presque vingt heures, et si je ne rentrais pas d’ici vingt‑et‑une, je me retrouverais face à une porte verrouillée jusqu’au lendemain. Ils sont stricts avec les horaires, et d’autant plus sans merci pour les retards depuis que j’ai passé dix‑huit ans. Le garage, lui, est ouvert, gardé derrière un simple grillage qui se saute facilement, et habituée aux nuits dehors, j’y ai caché pas mal de nécessités. Ainsi, la mélancolie d’hier ne céda jamais à la panique ou ne serait‑ce qu’à l’inquiétude d’être à l’heure. Je n’avais pas envie de les voir, de toute façon.

    Un bruit de battement régulier, un pouf, pouf, pouf, résonnait dans mes oreilles pendant que mes yeux se perdaient au loin. Tout de même, je finis par y prêter attention et, du haut des gradins, je baissa le regard vers le terrain de baseball grillagé. Cette machine dont je ne connais pas tirait des balles et Duru les réceptionnait toutes, les envoyant voler loin. C’était rare de la voir dehors à cette heure. Majeure sous couvre‑feu, tout comme moi, mais je doute que sa famille accepte de la laisser rôder la nuit comme une punition. Ils crieraient, mais ils la laisseraient rentrer. Alors, comme si mes pensées avaient mené à un changement, les balles s’arrêtèrent enfin, et Duru s’essuya le front. Un regard rapide vers la grande horloge digitale la fit pâlir, et elle se dépêcha de ranger ses affaires. Pressée comme elle l’était, j’étais prête à parier qu’elle allait encore oublier de fermer son casier à clefs.

    Aujourd’hui.

    C’est aujourd’hui.

    Adossée au mur du garage, dans des habits dont le style impeccable n’est pas fait pour passer la nuit, j’agite la batte entre mes mains comme s’il s’agissait davantage d’une quille de cirque que de son équipement de sport. Quand je l’ai récupérée, je m’attendais à ce que son odeur soit encore dessus, mais pour un tel objectif, j’aurais dû préférer saisir ses vêtements plutôt que la batte de baseball. Les jours où Duru est pressée, ses vêtements sont rarement un change propre, mais plutôt du linge qu’elle devra venir rechercher pour les mettre à la machine. Hier avait fait partie des rares exceptions, et je n’ai pas d’intérêt pour un chemisier qui sent encore la lessive. La batte, quant à elle, sent surtout comme du métal un peu sale. J’imagine que c’est de l’aluminium. La partie qu’elle tient fermement entre ses mains, cela dit, garde de légère traces de sueur. Je pose la joue contre elle et une certaine fraîcheur se répand sur mon visage. Ce n’est rien de plus désagréable que ce que la température de la nuit n’a à m’offrir. Elle ne conserve rien de la chaleur de Duru. C’est sûrement pour le mieux puisqu’il sera plus facile de la redéposer à sa place.

    La balançant au‑dessus de mon épaule, je vérifie mon reflet dans une des fenêtres. J’ai le même air cool que les personnages que j’aime dans les livres que je lis, les séries que je regarde. C’est évident que je ne connais rien au sport, mais si la batte était dans un état un peu plus sale, je pourrais passer pour le genre de fille qui l’utilise comme arme. Mes yeux se plissent à cette pensée. J’ai assez froid pour ne plus seulement passer mais complètement devenir ce genre de fille. D’un arc de cercle pas trop maladroit, je brise la vitre de ma propre maison. Les plus petits éclats fusent, et parmi ceux‑là, un ou deux frôlent ma peau exposée. Une douleur vive sans être trop intense me prend au bras et au ventre, et s’il n’y a pas encore de conséquences, il y aura peut‑être une égratignure ou deux d’ici quelques secondes ou minutes. Quand bien même, puisque j’en suis là, ouvrir le volet de l’autre côté n’est alors qu’une formalité et je me glisse chez moi, à deux heures du matin passées.

    Evidemment, la lumière du couloir s’allume immédiatement. Une entrée par effraction, même chez soi, cause du bruit. Sans m’en soucier, je commence simplement à ouvrir un placard, à la recherche de la poudre instantanée pour me faire un chocolat chaud. Ce n’est pas très compliqué à faire, même à une main, et ça me réchaufferait rapidement. Une présence d’abord discrète m’approche puis, reconnaissant ma figure, soupire une fois de soulagement et deux fois de colère. Je détourne à peine le regard du micro‑ondes dans lequel j’ai éhontément déposé mon mug, et son visage apparaît alors dans mon champ de vision.

    « Yaa ! »

    Il crie dans ma direction, puisqu’il comprend rapidement que j’ai cassé une fenêtre sans vergogne, mais je n’ai rien à lui répondre. Ce n’est pas un prénom auquel je prête attention, et s’interrompt de lui‑même, puisque ses yeux s’arrêtent net sur la batte de Duru, toujours sur mon épaule. Ses yeux s’emplissent d’une expression entre le choc et l’accusation, et il me pointe du doigt.

    « Toi ! Toi, tu veux tuer tes pauvres parents dans leur sommeil ! »

    Je récupère d’abord mon chocolat chaud et je lève ensuite les yeux vers le ciel, comme pour lui signaler que je considérais réellement la proposition. L’idée m’avait bien traversé l’esprit une ou deux fois il y a quelques années, quand j’étais encore gouvernée par l’impulsivité. J’étouffe un petit rire. Je ne sais pas si on peut vraiment dire que j’ai calmé ce côté impulsif, mais je ne leur pose pas de danger. Je n’ai aujourd’hui de Duru que la batte, et je ne fais rien sans sa bénédiction, mais si elle caressait un jour une corde, je l’emprunterais peut‑être pour les ligotter. C'est une blague de mauvais goût. Plus réalistement, cela dit, si elle caressait un jour une corde, je l’emprunterais pour me ligotter.

    Sans lui offrir de réponse, j’ouvre un tiroir d’où je sors des compresses et des pansements neufs, pour mes blessures qui, comme je m’en doutais, s’étaient mises à saigner plus tôt. J’enfonce le tout dans ma poche avant de ressortir par où je suis rentrée. J’ai eu ma chaleur, je n’ai aucune intention d’aller me poser dans le lit. De plus, une fois remis du choc, il ne me laisserait jamais dormir tranquillement et passerait bien longtemps à me sermonner. Je n’ai pas besoin de ça.

    Demain.

    Ce sera demain.

    Non, ce sera toujours aujourd’hui à proprement parler.

    Je redéposerai les affaires de Duru là où je les ai trouvées, et je fermerai son casier avec le double de sa clef. La pauvre oublie tant de choses ici et là, surtout quand elle est pressée. Je n’ai pas grand‑chose à faire, moi, alors je veillerai un peu elle, comme souvent. Si une personne mal intentionnée remarquait ce genre de pattern chez elle, il lui serait facile de lui voler ses affaires. Ce serait terrible. Si une personne mal intentionnée la suivait et campait dans le hall de l’immeuble, elle pourrait même voir que lorsque Duru est la dernière à sortir de chez elle, en retard, elle oublie parfois de verrouiller la porte de l’appartement. Ce serait encore plus terrible, aussi je m’assurerai aussi de vérifier sa porte après son départ.

    La journée passera.

    Et j’irai m’asseoir tout en haut des gradins, là où personne ne regarde, et je poserai ma tête sur mes genoux repliés. Le ciel prendra cette teinte entre l’orange et l’or et cette couleur mêlée au vent me rendra prône à la mélancolie.

    Duru.

    Dis‑moi, Duru.

    Pendant combien de temps allons‑nous encore vivre comme ça ?