Astéracées d'un été passé

    Je n'oublierai jamais le jour où tu m'as tendu une pâquerette aux tons violacés avant de courir de l'autre côté de la colline. C'était ce jour‑là même que tu m'avais dit que souffler sur un pissenlit pouvait m'accorder un vœu. Je me pose depuis lors toujours ces deux questions chaque soir : quel était ton souhait, et où es‑tu partie si vite ? J'ai demandé à tout le monde autour de moi, mais personne n'a reconnu ta description. J'ai toqué aux portes des maisons, mais aucune n'a révélé ta figure. Je collectionne les fleurs séchées dans un carnet et je le porte jour après jour en espérant te revoir au détour d'un chemin.

    Aujourd'hui, ça fera six ans. J'ai quitté cette campagne et je vis seule ailleurs, et je ne sais pas si j'ai plus de chances de te croiser ici que là‑bas. De toute évidence, tu ne vivais plus dans mon village depuis un moment, et sûrement n'y as‑tu jamais vécu. J'arrange de nouvelles compositions pour demain. Me voilà employée chez un fleuriste, comme pour m'assurer que je n'oublierai jamais. Les clients viennent souvent pour des roses et des tulipes, demandent des bouquets colorés ; ils viennent souvent pour la Saint‑Valentin et les anniversaires, demandent à ce que je traduise leurs sentiments. On peut tout dire dans le langage des fleurs, mais aussi belles soient‑elle, je préfère encore et toujours les couronnes de pâquerettes.

    Tu m'en avais tendu une et une seule. Je regrette mon caractère d'adolescente, et j'aimerais tant changer les mots que j'avais prononcés ce jour : « Une seule ? Trouvée par terre ? » Tu ne l'as pas mal pris ; ni mes joues gonflées, ni ma moue boudeuse, ni mon égocentrisme crasse. Tu m'as expliqué sa particularité ; ce que je croyais n'être qu'une fleur en était en réalité une multitude, botaniquement parlant, et qu'elles survivaient à bien des épreuves. J'étais bête, alors ça ne m'a pas impressionnée. J'ai perdu ton cadeau, je l'ai perdu très vite, puis je t'ai perdue de vue. Tu courais, tu courais très vite, et tu courais sans avoir l'air triste ou en colère. Je ne t'ai poursuivie qu'avec lenteur, m'attendant à ce que tu t'arrêtes et que je te rattrape.

    Des années plus tard, j'ai appris que tu avais raison, à propos de bellis perennis, que c'était un pseudanthe, un capitule, plutôt qu'une seule vraie fleur. Des années plus tard, je continue d'apprendre et de collectionner comme pour compenser cette unique pâquerette que j'ai perdue. Si j'avais un pissenlit, je demanderais à retourner à l'époque de nos seize ans. J'apprécierais ton cadeau, je prendrais ta main plus longtemps ; je la tiendrais si longtemps que tu ne courrais pas. Je ne l'ai jamais fait, d’abord parce que je ne te croyais pas. Lorsque j'ai compris que je ne te trouverais pas, je ne l'ai quand même pas fait, parce que j'avais peur. Si cela ne marchait pas, il ne me resterait plus rien de toi. J'avais déjà perdu ce que tu m'avais donné, je ne pouvais pas également détruire la seule croyance que tu m'avais transmise.

    Ton visage m'est flou. Ta voix me l'est tout autant. Je ne me souviens ni de ta taille ni de tes vêtements. Mon côté fleur bleue est une masquarade, si on y réfléchit bien ; quand j'espère te revoir, je t'ai peut‑être déjà recroisée des milliers de fois en dehors du village. J'ose, cependant, imaginer que si tel était le cas, même si je n'arrive plus à te décrire, je t'aurais immédiatement reconnue. Que ta voix, changée par la fin de la puberté et le monde adulte, aurait résonné dans mon cœur. Que tes yeux, un peu plus profonds qu'à l'adolescence, aurait réveillé une passion enfouie sous des années loin de toi. Ce n'est sûrement pas vrai, mais je conserve davantage de rêverie qu'à l'époque, puisque je regrette ma personnalité qui t'a laissé ou conduit à filer.

    Mes amitiés fleurissent au fil du temps et je continue à vendre de l'amour par la floriographie. Certaines me demandent de leur accorder un rendez‑vous et je n'en vois pas l'intérêt. Après tout, après toutes mes inquiétudes et tous mes bonheurs du quotidien, les deux seules questions qui restent avec moi le soir ne sont pas de savoir si d'ici quelques années, je me poserais pour partager ma vie avec une femme ; elles sont, toujours, encore une fois : quel était ton souhait, et où es‑tu partie si vite ? Alors, la moindre des choses, la plus petite loyauté dont je puisse te témoigner, c'est de ne pas oublier ce jour, jamais, même quand ma vie suit son cours loin de toi.