Mutilations et solitudes

    Un liquide orangeâtre qui frôle le transparent et moi qui me tiens devant, les pensées emmêlées, les yeux dans le vague, et le cœur qui tambourine d’une façon qui m’est étrangère. J’ai dû m’agenouiller au sol sans m’en rendre compte, mais l’intensité de ces sensations nouvelles ne me quitte pas. Je suis malade, sans aucun doute, je suis très clairement malade ; au moins, maintenant, je suis comme toi et tu n’es plus seule. Je mentirais si je disais que je comprenais en quoi cela te plaît, mais si c’est ce dont tu as besoin pour qu’on se rapproche, qu’on se connaisse enfin dans l’intimité, alors je te suivrai. Ta peine, ton malheur dont tu ne veux pas t’échapper, pour lequel tu as déjà abandonné l’idée d’aller mieux ; je plongerai dedans aussi, pour qu’on soit deux.

    Doucement, ma vision se stabilise. Calmement, je relève la tête. Simplement, je me redresse. Un coup d’œil à mes messages récents révèle que tu n’es pas en ligne, et si personne n’est là pour être témoin de cette souffrance que tu trouves appaisante, je me demande ce qui m’oblige à traverser cette épreuve pour de vrai. À ce stade, n’est‑ce pas plutôt du théâtre, de la comédie ? En cotôyant assez de forums de gens comme toi, ce serait simple de simuler assez pour qu’on forme une paire, mais je m’en voudrais d’être si fausse. Et puis, je peux apprendre pour toi, à aimer ces sentiments qui te traversent. Si je continue, si je me pousse un peu plus, on pourra partager, on pourra même synchroniser cette douleur. Comme une activité de club, mais l’aquarelle ou la couture sont devenus prises de risques et addictions.

    Je m’assois au sol, contre le canapé, sans me hisser sur ce dernier. La table basse est à ma hauteur et il y reste encore une bouteille d’eau, un pochon plastique et un couteau neuf emballé. Je les ai laissés là, mais ils ne donnent pas la même impression de désordre éparpillé que chez toi ; je suis trop ordonnée face à la demi‑douzaine de bouteilles vides ou entammées qui jonchent ton sol, les cendres sur ton lit, les traces de sang sur les draps. Toi, tu ne ranges que lorsque tu en as enfin le courage, et la crasse s’accumule vite, sans compter les taches que tu ne sais plus comment laver.

    J’avale une gorgée d’eau sans trop réfléchir pour soulager le mal de tête, et en même temps qu’elle coule fraîchement dans ma bouche, je me dis que toi, tu n’essaierais jamais d’appaiser tes maux comme ça. Pour moi, c’est facile, mais quand je t’ai offert mon aide pour le ménage, mes conseils pour ta santé, tu t’es éloignée avec cette honte dans tes yeux. Tu n’aimes pas ce genre de bonheur ou de solution. C’était peut‑être du dégoût ; c’était sûrement du dégoût.

    Sur cette pensée, je saisis rapidement le couteau et j’enfonce mes ongles dans le carton, tentant tant bien que mal de le séparer du plastique de l’emballage. Ce type de paquet est toujours si embêtant à ouvrir, mais je finis bientôt avec une lame céramique entre les mains. Toi, c’est avec des lames de rasoir ; je m’en souviens soudainement. En faisant tourner le manche entre mes doigts, je me trouve bête. J’ai dépensé une quinzaine d’euros pour un outil qui ne te correspond même pas. Peut‑être que c’est mieux ; si je te suis trop vite et trop bien, j’aurais peut‑être plus l’air d’un stalker obsedé que de ta meilleure amie en devenir.

    Je fixe mes poignets. Pas une trace. Les tiens ne sont pas comme ça ; ils sont ornés de fines lignes jusqu’au milieu de l’avant‑bras. En vrai, tu n’es pas du genre à imaginer mes réelles intentions si tu me vois plonger. En vrai, je sais que tu n’essaierais même pas de me décourager. Tu voudras quelqu’un à tes côtés. J’inspire et presse la lame contre ma peau, serrant des dents. Quelques secondes passent. Je ne crois pas avoir réussi à trancher. Qu’est‑ce que tu peux bien trouver à tout ça ? Dans la frustration, je relâche brusquement le couteau sur la table, le balançant presque. Je me contenterai des cachets et du déficit calorique.

    Une nouvelle gorgée d’eau, sans réfléchir, et je ne peux même pas me forcer à la recracher quand je réalise. Je rejette la tête en arrière, l’allongeant contre l’assise du canapé. La maladie que je m’inflige devient soutenable ; les effets disparaîtront bientôt, quand mon foie aura fait tout son travail. Je vais bien. Je vais trop bien pour toi. Je ne comprends pas comment tu fais pour vivre ruinée ainsi ; tu ne comprends sûrement pas non plus comment je fais pour garder le cap.

    Et puis, ta solitude t’empêche de faire un pas vers moi. Non, tu détesterais faire ce pas. Tu vas bien, à tes yeux. Tu vas très bien. C’est un malheureux cas de décalage de définitions. D’une détermination impulsive, je me ressers dans le pochon et j’avale plus vite que je n’ai le temps d’avoir des regrets. Pour toi, et pour toi seulement, je rééquilibrerai nos définitions jusqu’à ce qu’on se comprenne parfaitement.