Servante de l'ironie
La colère passée, vaine et sans motif, laissa place à un grand vide sur la place publique là où les autres enfants jouaient il n’y a encore pas cinq minutes. Malheureusement, il semblait que ma stature ne les eût fait fuir — ma stature ou mon statut, que l’on me permît la confusion entre les deux, puisque j’étais ainsi positionnée malgré moi au‑dessus de tous les autres. Quand d’un calme qui apparemment me caractérisait, je regardais les faits à travers ce que j’entendais à présent des rumeurs entourant ma famille, je me demandais cependant si la vérité n’était pas, plus banalement, que j’étais positionnée en marge et que l’on m’avait honteusement justifié cela comme une hiérarchie dont je ne faisais en réalité nullement partie. Un mensonge pour couvrir un isolement qui se voulait total ; un mensonge qui fut brisé si rapidement dès lors que j’eus le courage de défier les règles pour secrètement mettre un pied dehors. Je n’existais pas au‑dessus, mais plutôt en dehors. Quant à si cela me procurait pouvoir ou non, je ne me posai pas la question et gardai l’interprétation habituelle que l’on m’avait fournie.
J’aurais sûrement mieux fait de ne pas désobéir ; je n’aurais pas connu de doutes à l’égard de tout ce que l’on m’avait appris jusqu’ici et j’aurais grandi dans toute la paix et l’amour habituel de mon foyer. Mon sourcil tressauta, comme un rappel de sentiments profonds que je ne souhaitais pas affronter. J’oubliai la raison qui m’avait poussé à m’échapper parce que, n’ayant nulle part où aller après cet accès d’émotions, ce genre de pensée futile deviendrait blessure et torture à mon retour, tête baissée. Je ne me permis même pas le luxe d’un soupir, car à présent c’était un autre sentiment désagréable qui rampait dans mon torse et se saisissait de mon cœur. J’avais fait fuir tous les autres enfants ; si je m’éclipsais et rentrais par la fenêtre de ma chambre qui avait déjà joué pour moi le rôle de sortie, prétendant ne rien savoir de cette affaire, il n’y avait nulle doute que, même isolée que je fusse, cette même affaire finirait par revenir aux oreilles de maman. Que faire ?
« Euh… euh… hmm… »
Une voix hésitante trancha dans le silence et, par la même occasion, me tira de ma rêverie, me retournant promptement à ma réalité. Je tournai la tête de gauche à droite rapidement, balayant du regard la place publique, à la recherche de l’origine d’un tel son, et mes yeux s’arrêtèrent net lorsque je croisai le regard d’une jeune fille qui devait avoir mon âge. Je la fixai ; si elle avait fait parti du groupe qui s’était précédemment dissipé, alors je ne l’avais pas particulièrement remarquée ; si elle n’y appartenait pas, c’était très certainement notre première rencontre, auquel cas je devrais la qualifier de totale inconnue. Doucement, elle s’approcha, tout en gardant ses mouvements minimes, comme si elle évaluait une distance de sécurité en s’approchant d’un animal sauvage. Je ne la quittai pas du regard, silencieuse et blasée. L’apathie, après tout, est la meilleure des attitudes face aux inconnus. Lorsqu’elle n’était plus qu’à un mètre, elle dévoila qu’elle avait caché un objet entre ses deux mains qu’elle avait tenu jointes jusque là. Ainsi, d’un mouvement maladroit qui se voulait élégant, elle me tendit un verre plein.
« Je menace ton village d’un incendie, tu m’apportes de l’eau ? Belle carrière de pompier en devenir, lol. »
L’apathie pour l’attitude, certes, mais en ce qui concerne le meilleur des discours face aux inconnus, il n’y a nulle doute que le sarcasme mérite sa place tout en haut du classement. Tout de même, après avoir eut le courage de s’approcher de si près, elle ne recula plus. Bien qu’elle ne rétorquât rien, elle insista gestuellement pour que j’acceptasse son offre. Je haussai donc les épaules en saisissant le verre d’une main nonchalante, n’en pensant rien de plus. Sans hâte, sans lenteur non plus, je le portai à mes lèvres, puis j’en vidai le contenu d’une traite, basculant convenablement ma tête en arrière. Je lui rendis enfin le récipient, toujours sans ajouter un mot. Elle, en revanche, sembla prendre cela pour un signe de non‑hostilité et se permit de m’adresser la parole.
« Tu bois vite. Tu devais avoir soif.
— Pour les fins de mois, tu ajouteras à pompier une vocation pour être détective privée.
— Tu détestes les gens ? »
Sa question, non sequitur, me prit par surprise, et l’espace d’une seconde, j’abandonnai mon manque d’expressivité pour un haussement de sourcil. Une simple seconde, cependant, et tout sur mon visage revint bien vite à sa place. Elle n’aurait certainement pas eu le temps de remarquer une expression si subtile, et quand bien même, elle n’aurait certainement pas su l’interpréter. Il n’y avait, après tout, jamais rien à lire dans mon cœur, puisque je n’étais qu’une gamine avec trop de pouvoir et trop peu de jouets. Certainement, elle avait suscité de la curiosité en moi. Le dernier incident en date était preuve que ce qui suscitait ma curiosité était dangereux ; une énième preuve dans une longue série. Je haussai les épaules. Il n’y avait déjà nulle doute que les réprimandes pleuveraient à mon retour chez moi, alors je pouvais tout aussi bien allonger la liste des reproches que maman me ferait. Quand les punitions approchent la limite maximale de ce qui peut être infligé, il n’y a plus rien à perdre à être curieuse.
« Tu déduis de la misanthropie à partir d’un verre d’eau. Oublie toutes ces carrières et deviens directement voyante, lol. »
Elle se mit à rire. Ce n’était pas l’effet escompté. Je plissai imperceptiblement les yeux face à sa réaction si spontanée et, bizarrement, amicale. Outre avoir déterminé que je ne devais pas lui être hostile, il semblait même qu’elle se méprît si profondément qu’elle nous crut potentiellement proches. Il existait donc en ce village une fille assez stupide pour me montrer ce genre de tendresse, une fille assez naïve pour ne pas fuir là où tous les autres avaient rapidement émis un jugement adapté. Un frisson me parcourut, sans que je ne sachâsse définir ce qui me passa alors par la tête. C’était de la gentillesse sur son visage.
« Je serai voyante, je serai voyante ! Ça a l’air marrant ! Et toi, tu seras actrice !
— Je n’ai rien d’une actrice. J’existe au‑dessus ou en marge, je ne suis que la narratrice.
— Mais tu fais trop bien semblant de détester les gens. T’as un ton hautain comme si tu t’en fichais. Tu joues bien. T’es marrante. »
Mes pensées s’envolèrent toutes. Je détournai le regard, puis remarquant que j’avais montré une telle faiblesse, je fermai les yeux, espérant communiquer toute l’étendue de mon désintérêt. Un spasme étrange naquit aux deux coins de mes lèvres et je le réprimai immédiatement, peu appréciative de mon corps qui bougeait seul. Comme toujours, ce qui suscitait ma curiosité ne s’avérait pas être bénéfique. Je perdais mon temps à converser alors que j’aurais dû réfléchir plus en détails à ce que j’allais bien pouvoir raconter à maman.
« Tu sors jamais du personnage ? C’est ça, le method acting ?
— Il n’y a pas de possibilité que je sois partisane de la Méthode. Ce n’est que moi, dénuée d’intérêt et trop passive pour être personnage. Ce n’est que moi, il n’y a rien à en tirer, rien à en interpréter.
— Waouh. C’est trop cool. »
Elle ne comprenait visiblement rien, et je me retrouvai à continuer de l’amuser comme si je n’avais rien de mieux à faire. Je me dressai alors sur mes deux jambes, fatiguée de mon habituelle position accroupie, et je lui tournai le dos sans mots d’adieu. Incapable de rester à sa place, elle m’attrapa brièvement la main pour se propulser devant moi, me barrant le chemin. Elle me relâcha aussitôt puisque le but n’était pas tant le contact physique que de mettre un terme à ma sortie ; du moins, c’était ce que je supposais avant qu’elle ne me lançât la réplique suivante.
« Tu veux être mon amoureuse ?
— … »
Cette fois, mon visage avait très certainement affiché une émotion, et ce pour bien plus d’une seconde. La bouche entrouverte, les mots m’avaient failli. J’avais beau cherché dans les millions de scénarii que j’avais répétés avant d’oser mettre un pied dehors, je n’avais rien pour répondre en maintenant les deux principes de base face aux inconnus qu’étaient l’apathie et le sarcasme. Je n’avais, par ailleurs, rien pour répondre même si j’acceptais d’abandonner ces principes comme j’avais pu le faire un peu plus tôt, face aux autres. Ni une colère inutile, ni un accès d’émotions malvenu, mais un réel choc aphasique. Profitant alors de ma garde baissée, elle pressa ses doigts sur le coin de mes lèvres pour les forcer en un sourire affichant vaguement mes dents.
« Ça me rassure, tu peux sortir du personnage quand même.
— Y a pas de personnage ! »
Retrouvant quelques mots, je mis un terme au contact physique en la repoussant, cachant mes lèvres d’une autre main. J’avais momentanément perdu le contrôle sur l’incurvation de celles‑ci et, incidentellement, j’avais comme chaud au visage. Il y avait une certaine humiliation à être vue publiquement ainsi, et je me dépêchai alors de me remettre en route, n’ayant plus mon calme apparemment caractéristique. Dans mon dos, au loin, j’entendais encore sa voix ; l’entendre au loin signifiait au moins qu’elle avait abandonné l’idée de me pourchasser, et je pouvais au moins trouver satisfaction en cela. J’étais cela dit trop perturbée pour y trouver un tel contentement.
« Je rigolais, mais sois au moins mon amie, d’accord ? »
Hors de question. De toute façon, j’allais être bien occupée à me faire disputer à la maison, je n’avais pas besoin d’amis, et certainement pas d’une amie qui me faisait perdre toute l’éducation que maman avait si bien peaufinée.
« Je serai là demain à la même heure ! »
Je me retournai une dernière fois, pour la curiosité de voir quelle expression elle arborait en me lançant ces derniers mots. Sur son visage, je ne pouvais trouver nulle trace d’ironie. Stupide et naïve. Complètement stupide et naïve. Je soupirai en continuant mon chemin, tentant de remettre sur mon visage l’expression neutre habituelle.
Elle était gentille.