Le soleil n'appartient qu'à moi même à ma mort

    L’odeur de la pluie se mélange à l’odeur de l’herbe et de la terre, donnant ce parfum si particulier lorsque j’ouvre la fenêtre pour en rabattre les volets. Il n’y a nul doute que la météo n’a pas dû être favorable ces dernières heures, mais je n’ai rien rien vu, rien entendu. Je ne peux, à présent, que sentir, et la mélancolie qui s’immisce dans mes narines me rappelle toi. Je ne peux pas m’en empêcher ; j’ai encore la main posée sur le volet à moitié déplié, et je reste en suspens quelques secondes, toutes mes pensées dirigées vers ce que je connais de toi — des rumeurs, et ton corps.

    Tu es le genre de personnage que tout le monde connaît mais dont personne ne peut dire être l’ami. Il y a beaucoup de gens ainsi, pour diverses raisons ; cela varie de personnes qu’il ne vaut mieux pas fréquenter aux victimes abandonnées sur le bord d’une route alors que tout le monde voit parfaitement. Toi, tu es pourtant très mal décrite par ces catégories. Tu es une étoile, un soleil autour duquel orbite un monde entier. Le lien social dans cette ville n’existe pas sans toi en son centre, mais rester à tes côtés brûlerait sûrement, aveuglerait.

    Suite à cette pause qui a semblé éternelle, je referme enfin la fenêtre, plongeant temporairement la pièce dans le noir et le froid. Je n’ai ni peur de perdre la vue ni d’être consumée. Allongée sur mon matelas sans chaleur, je ferme les yeux, recherchant davantage d’obscurité encore. Le pétrichor a disparu et laisse place à la vague odeur d’alcool et de poudres sans étiquettes qui traînent. Tu ne me connais même pas, mais le soir, j’aime imaginer ces scenarii où je déambule intoxiquée dans la rue et toi, croisant mon chemin, t’inquiète et prends soin de moi. Je te dirais, sous l’effet de la désinhibition, à quel point tu es magnifique, et tu rirais, et ne sachant où j’habite, tu te proposerais de me garder chez toi. C’est le genre de gentillesse dont tu ferais preuve pour une inconnue ; c’est ce que j’aime imaginer.

    Je souris et presse mes jambes l’une contre l’autre, profitant de l’image mentale que j’ai créée pour moi‑même, te retraçant dans les moindres détails. Ce n’est pas dur, tu marques tellement les esprits que n’importe qui, même sans talent, pourrait te dessiner sur la base de souvenirs et rendre le résultat reconnaissable. Je voudrais être la personne spéciale qui peut en dire plus sur toi que les autres, qui sait où se cachent même tes grains de beauté et autres jolies taches de naissance, mais tu t’exhibes tant qu’il n’y a rien de ton corps qui ne reste privé ou intime. Soit ça, soit j’ai entendu tellement de rumeurs qu’elles se confondent en une image. Tu peux avoir n’importe quel garçon, mais que tu ne restes jamais. C’est ce qu’on dit.

    L’espace d’un instant, je rentrouvre les yeux et interrompt mon propre fantasme par une grimace. Peut‑être que finalement, tu es très bien décrite par ces catégories, parce que quand je me remémore certains aspects de toi, tu sembles être une victime affichée à la vue de tous, que l’on préfère appeler mauvaise fréquentation ou canon excentrique. J’oublie bien vite ce constat, plus préoccupée à me demander si les rumeurs impliquent que tu n’as jamais couché avec une femme, ou s’il y a un monde où moi aussi, je peux être à toi. Tu ne restes jamais parce que ce sont des hommes. Je n’en sais absolument rien, mais ça fait partie du film que je me fais.

    Ainsi, tu me récupérerais et tu me montrerais chez toi. Je me glisserais déjà à moitié endormie dans ton lit, là où tu es tous les jours, là où ton odeur s’est déjà imprégnée, là où personne ne vient parce que c’est toi qui te déplaces d’ordinaire. Ton shampoing au beurre de karité et aux notes de fruits qui se dépose sur les taies d’oreiller, la brume de lit à la vanille déposée tous les deux soirs sur la couette. Je ne sais pas, mais ça t’irait bien. Je me recroqueville sur mon matelas en pensant à tout ça, loin des parfums gourmands et entourée de solitude stupéfiante.

    Je ne sais jamais comment passer de ce scénario à celui où tu me chuchotes tes préférences. Je me coinces bêtement dans une position où je voudrais que tu me sauves, mais si tu me trouvais dans une telle condition et que tu me glissais réellement dans ton lit, tout ce que tu pourrais faire c’est me prêter un pyjama et me regarder dormir paisiblement, puisqu’il serait impossible que je consente. Tu es si attentionnée, et tes vêtements sont un peu petits pour moi, mais ton pyjama polaire me tiendrait chaud. C’est ce que j’aime me dire.

    Comme je ne sais pas comment enchaîner, comme je ne sais pas réécrire mon fantasme, je me contente d’ignorer et de passer sans transition à l’envie que tu me caresses. Je me déshabille, peut‑être pour de vrai, peut‑être seulement pour l’image de toi qui vit dans ma tête, et je me laisse faire face à toi qui sais de toute évidence parfaitement ce que tu fais. Comme par magie, tu sais exactement comment et où toucher, et je me perds dans cet imaginaire qui prend un peu trop le pas sur la réalité. Le scénario, les images deviennent flous quand ma respiration devient saccadée, et tout disparaît quand je rouvre les yeux.

    L’alcool, les poudres me retrouvent, et à elles je peux maintenant ajouter le vague effluve visqueux sur mes doigts. J’ai froid. Je vois. Il n’y a donc ni brûlure ni aveuglement ; il y a la honte, le silence et l’impression de te faire du mal à distance alors que tu ne me connais pas et que tu ne veux sûrement pas me connaître. Si je t’envoyais un message, si je prenais mon courage à deux mains et que je marchais vers toi quand je te voyais dehors, tu verrais la crasse au fond de mon âme et la perversion au fond de mes yeux. Je ne sais pas, et je ne sais pas comment tu le pourrais, mais c’est aussi ce que je me dis.

    Je soupire alors qu’une larme solitaire coule sur ma joue. C’est aussi le genre de réalisation que j’oublie aussitôt, parce qu’elle ne me sert ni à toi ni à moi. Plutôt, je me concentre sur le réel essentiel de notre situation ; je t’aime. Je t’aime plus que personne ne peux t’aimer. Je continuerai à t’aimer dès que la mélancolie m’envahit, dès que la pluie se mêle à la terre. Comme tout le monde, je ne suis qu’une poussière en orbite de ton étoile, de ton soleil, et même si tout ce que je saurais faire à ton contact, c’est ruiner ta beauté, je reste la plus spéciale des inconnues pour toi.