Thon crudités et nappe à carreaux

    Elle plante de ses incisives à ses canines dans mon cou, en suivant une ligne droite qui descend de la base de mon oreille. C’est un geste doux qui tire le gras sous ma peau sans jamais faire couler de sang. Je la reconnais ainsi, avant même d’ouvrir les yeux pour lui faire face, et je pousse un grognement plaintif en enfonçant ma tête plus profondément dans l’oreiller. J’ai sommeil.

    « Lève‑toi, allez, allez. »

    Je me repositionne plus loin, dégageant ma nuque, et d’un vague geste, je me replace sous la couette. Elle est encore chaude d’avoir passé la nuit dessous et bien trop agréable pour m’en extirper si facilement. Le sourire satisfait que j’affiche en pensant me rendormir m’est vient vite ôté ; une douleur vive me force à rouvrir les yeux en étouffant une plainte. Je jette un regard en arrière, fixant la fine tige métallique très légèrement plantée dans mon dos. Elle laisse à peine une égragniture, mais ça pique.

    « Lève‑toi, j’ai dit.
    — C’est quoi ça ?
    — Je sais pas, j’ai trouvé dehors.
    — On dirait un barbelé.
    — Lève‑toi ! »

    Elle gonfle les joues, agacée. Je m’exécute donc en prenant soin de m’éloigner de ce qu’elle a utilisé pour me donner un petit coup, peu importe ce que ça peut bien être. Elle ramasse vraiment tout et n’importe quoi dehors ; ses poches sont souvent remplies de ce qu’elle appelle trésors. J’amorce un étirement nonchalant en pensant à ça. Certes, elle me griffe avec du métal sûrement trouvé au bord d’un trottoir, mais elle a son charme.

    « Alors ? On fait quoi aujourd’hui ? »

    Elle jette ce qu’elle avait entre les mains au sol et prend un air pensif, comme si elle n’avait pas déjà réfléchi à la question toute la matinée, peut‑être même depuis hier soir. La position de sa main sur son visage, son regard légèrement pointé vers le haut, sa jambe croisée par‑dessus l’autre sont tous trop parfaitement arrangés pour être naturels. Comme à son habitude, elle fait semblant de faire preuve de spontanéité.

    « Pique‑nique.
    — Quoi, et faire des sandwiches maintenant ? On aurait dû y penser hier.
    — Ils sont déjà prêts. »

    Je ne suis même pas certaine qu’elle essaie vraiment de cacher qu’elle avait déjà des plans bien établis. Cela dit, puisqu’on en est à jouer des rôles comme si on ne se connaissait pas toutes les deux par cœur, je me décide à tester l’étendue de ses préparatifs. Je pointe un doigt vers moi‑même et prend l’expression la plus exagérément inquiète du monde.

    « Et pour moi aussi ?
    — Pour toi aussi.
    — Je veux du thon.
    — Avec de la mayo, épicée.
    — Et de la laitue ?
    — Non.
    — Pourquoi pas ?
    — Tu n’aimes pas ça.
    — J’ai peut‑être changé d’avis cette nuit ?
    — Tu veux des tomates.
    — C’est vrai. »

    Je soupire d’amusement. Plus que du charme, elle est incroyable, à ceci près qu’elle ne me laisse pas à mes grasses matinées. Cela dit, si elle ne me forçait pas à aller me poser dans l’herbe et prendre l’air, je ne me réveillerais peut‑être jamais. Je pose ma joue contre ma main, encore accoudée au matelas. Avec le contrejour des rideaux qu’elle a pris soin d’ouvrir en grand, il est difficile de bien discerner tous les traits de son visage, mais aucune lumière ne pourrait m’empêcher de reconnaître la douceur de son large sourire. Elle doit sûrement voir dans mes yeux une tendresse sincère qui a remplacé le jeu, et elle lève davantage la tête en signe de fierté pour cacher son rougissement.

    « Lève‑toi, allez, ou le pique‑nique va refroidir.
    — Il n’est pas déjà froid ?
    — Je vais le faire chauffer pour m’en plaindre. »

    J’éclate de rire et, sans crier gare, me blottis dans ses bras. J’aime entendre le son de palpitations quand je la surprends. Son discours habituellement si sûr est soudainement mêlé à des bégaiements.

    « D’accord, d’accord… J… je chaufferai pas. M… mais lève‑toi quand m… même, hein ? »

    Plus que du charme, plus qu’incroyable, elle est parfaite.