Fantôme de la lune

    Quand je viens vers toi, tu viens vers moi. Quand je m’assois juste en face de toi, tu t’assois juste en face de moi. Quand je tends le bras vers toi, tu tends le tien vers moi. Je te suis, tu me suis, deux parfaites imitatrices, mais aucune de nous n’ose jamais aller jusqu’au contact. Une interaction où tout passe par des jeux de regards, par des gestes, sans un seul mot. Tu m’intimes le silence d’un doigt sur ta bouche, et je comprends ta requête en posant le mien sur mes lèvres. C’est irréel, c’est un rêve, c’est un fantasme, et j’en oublie si je suis éveillée.

    Je veux te prendre dans mes bras, je veux caresser ton visage, je veux connaître ton goût en mêlant tes doigts aux miens, alors je commence un geste que tu réciproques, mais nous voilà figées à nouveau. La main en suspens, à quelques centimètres, je reste en retrait. Je ne peux pas avoir ce courage, et quand je fixe tes yeux la bouche entrouverte, j’y retrouve tout un tas d’émotions et de sentiments, de l’envie au désespoir, mais surtout la trace d’une tristesse certaine, mélancolie et déception.

    Je recule, tu recules. Je détache mon regard et le pose ailleurs, plus loin, derrière toi, au-dessus de toi. Le ciel n’est pas bleu, pas tout à fait gris, mais coloré d’un entre-deux sans rien de très notable dans son temps. Le soleil est caché par les nuages blanchâtres, les contours flous de la lune sont dessinés quelque part, pâles en ce début de journée. L’air semble frais, peut-être doux, et du coin de l’œil, je remarque bien que toi aussi, tu as levé la tête vers le ciel.

    Le vent fait claquer tes cheveux, mais tu ne les replaces pas tout de suite hors de ta vue. Ils tombent devant ton visage, te gênent sûrement, t'empêchent d'observer autour de toi comme tu le voudrais. Je te suggère de les attacher et lorsque tu me vois former deux couettes avec les miens, tu te résignes à faire de même avec les tiens. Ils sont longs, cependant, alors comme ils sont attachés sur le côté et non en une queue-de-cheval ou un chignon à l'arrière, ça ne change pas tant la donne que ça.

    Je veux m'abandonner à toi. J'en ai assez de toute cette timidité. Dès que j'hésite, je vois de nombreux regrets dans ta façon de te comporter. Dès que tu hésites, je ressens aussi un pincement au fond de ma poitrine. J'entreprends un geste que je ne pourrais pas interrompre une fois lancé. Aujourd'hui, je me laisse tomber dans tes bras, et l'écho d'un lac ou des débris de verre m'accueille. J'atteins ton côté, j'atteins ton monde, mais je te perds de vue. J'en perds la vue. Je perds.