Jus mandarine

    Je ne sais pas bien ce qui m'a pris de sortir si soudainement, je ne sais pas bien ce qui m'a motivée à me balader dans le quartier. Habituellement, je suis casanière, et c'est à un tel point que mon déménagement a beau dater d'une dizaine d'années, je ne connais aucun des petits commerces qui m'entourent. Je m'en portais très bien ; tout peut se commander en ligne, mêmes les courses, et je travaille depuis mon ordinateur personnel. Je connais très bien mes voisins, parce que j'habite le rez‑de‑chaussée et que je vois tout le monde défiler. Je réceptionne des colis pour eux quand ils ne sont pas là, je rends service comme je peux depuis chez moi.

    Mais ces derniers mois, justement, c'est comme si j'avais perdu ce fameux chez‑moi. Certes, j'ai bien un appartement dans lequel je vis, si on se veut littéral, et mes affaires, toutes mes affaires, de mes vêtements à mes vieux bibelots, y sont rangées. L'isolation est bonne en chaleur comme en son, l'eau chauffe à 40°C sans s'épuiser trop vite, les joints sont étanches et les coins sans humidité. Le plaid est confortable, la baignoire relaxante. Pourtant, mon cocon est devenu trop grand, ou peut‑être que j'ai commencé à me sentir toute petite au milieu de mon nid. Alors aujourd'hui, j'erre dehors, et c'est ainsi que je me suis retrouvée face à cette boutique un peu vide et un peu vieille.

    Je passe le pas de la porte et entends le son de cloche, comme celui des épiceries de mon enfance. Tout de suite, malgré le masque, mes narines sont envahies par de fortes odeurs fruitées. Je jette un coup d'œil rapide autour de moi. Il n'y a que ça, ici, des fruits. J'en commande des jus, d'habitude, mais pas vraiment des frais. Il faut dire que ce n'est pas quelque chose qui se confie trop aux coursiers de supermarchés, puisque contrairement au reste de la nourriture, ils choisissent rarement bien, et ça finit par se perdre très vite.

    Mes yeux se posent sur les agrumes qui sont nombreux. Le jaune et le orange dominent les étagères puisqu'y sont étalés citrons, clémentines et même ce que je crois être des pomelos. En une saison pareille, c'est d'autant moins étonnant que le magasin est si odoriférant. Je m'approche de l'étalage et saisit une couleur qui sort un peu du lot : un vert moyennement foncé. La peau est plus lisse une fois en mains que ce que j'aurais cru en regardant seulement. Je ne crois pas en avoir déjà touché auparavant.

    « Les limes t'intéressent ? Elles sont excellentes cette année. »

    Je ne sursaute pas, mais je dois m'avouer un peu surprise. Rapidement, j'identifie une vendeuse qui m'adresse la parole. Assise sur un tabouret et affalée contre un comptoir dans le fond de la boutique, elle m'observe, le teint bien fatigué. À première vue, c'est la seule dans le magasin actuellement. Peut‑être que c'est l'aspect qui n'aide pas, entre la peinture de la vitrine qui s'écaille et la typographie de l'enseigne qui fait un peu vieux jeu, mais il semblerait également que je sois la seule cliente. Mon regard va et vient entre le citron vert que je tiens et son corps avachi qui paraît manquer de plusieurs bonnes nuits de sommeil. Je lui adresse un sourire poli et finit par rétorquer, curieuse :

    « Elles ont l'air sympa, mais je saurais pas trop quoi en faire. »

    Comme si elle n'attendait que ça, ma réplique la voit s'étirer et se lever de son siège. Elle baîlle puis d'un même mouvement, rejette sa chevelure en arrière, tombant en de longues tresses aux extensions colorées. Elle les secoue un peu et quelques mèches plus courtes prennent position en tant que frange, complimentant son visage un peu carré. Sans trop d'entrain, mais sans avoir franchement l'air ennuyé non plus, elle se rapproche et saisit un autre citron vert sur les étagères. Un léger mouvement de main le fait sauter, décoller de sa paume et retomber avec aise, avant qu'elle ne me le tende.

    « Celui‑là. Il est un peu lourd, c'est qu'il est bon. Tu mets ça sur du poulet avec un peu de gingembre et de piment, et les épices que tu veux. Ça te fait une marinade excellente pour un barbecue.

    — En février ? C'est pas franchement la saison pour des brochettes, si ?

    — C'est toujours la saison pour des brochettes, c'est quoi cette question. »

    J'étouffe un rire. Sa remarque est venue en tant qu’offense si naturelle qu'on ne croirait pas qu'elle travaille ici. Se rendant compte qu'elle n'est sûrement pas censée mal parler à sa clientèle, elle rougit et se gratte la tête. Son regard se détourne vers les fruits, et elle continue la conversation autrement, tentant de m'accomoder comme elle le peut. Elle reprend le citron et fouille de sa deuxième main dans les oranges, puis dans les pamplemousses.

    « Ou alors, un bon jus frais. On en fait sur place, je peux te faire goûter. »

    Je la regarde se diriger vers un presse‑agrumes dans un autre coin de la boutique, qui trône fièrement entre quelques autres machines comme un blender ou un réfrigérateur à la vitre transparente, abritant des briques de laits divers et autres boîtes que je ne reconnais pas sans en lire les étiquettes. Elle pose d'un mouvement rapide et précis, sans être brutale, les fruits qu'elle a choisis sur une planche en bois et les ouvre en deux. Chaque moitié se retrouve enfoncée contre l'appareil qui en extrait du jus. Sans avoir besoin de mesurer, elle sait les ajouter dans un grand verre en quantités différentes pour y trouver un bon équilibre. Elle y plonge enfin quelques glaçons à la forme allongée avant de touiller le tout.

    Fièrement, le sourire aux lèvres, elle me présente le résultat. Je me rapproche alors et récupère le verre qu'elle me tend. J'abaisse mon masque et porte son contenu jusqu'à mes narines plutôt qu'à mes lèvres, préférant d'abord sentir pour me faire une idée qu'à quoi m'attendre. En ce court laps de temps, elle croise les bras sans franchement changer d'expression faciale, mais lui donnant un air un peu plus concentré.

    « Tu préfères une paille ? Attends, j'en ai de plusieurs couleurs. Pour un jus orangé… bah, une paille vert et violet.

    — Tu assortis les pailles avec les fruits ?

    — Et les glaçons avec mon humeur, j'ai plein de moules. »

    Elle se penche pour jetter une paille cartonnée dans mon verre, éclaboussant quelques gouttes sur ma main. N'y prêtant pas grande attention, je me contente de la remercier d'un signe de tête et de porter le tout à ma bouche, laissant toutes les saveurs du mélange couler le long de ma langue. Mes yeux s'illuminent sans que je ne puisse le contrôler, ne pouvant contenir mes émotions. Le jus est délicieux. Elle le sait bien, et elle me sourit de plus belle en voyant ma réaction, allant jusqu'à me montrer ses dents.

    « C'est bon hein ? »

    J'aquiesce avec entrain, et elle rejette ses cheveux en arrière comme pour se jeter des fleurs. L'éclairage particulier de cette partie de la boutique accentue tous les traits de son visage, de ses yeux bruns brillants aux fossettes qui se dessinent quand elle montre de la joie. Quand elle se tient là, paraissant heureuse malgré les longs cernes qu'elle ne cache pas, elle est une très belle femme. Le réalisant soudainement, je baisse les yeux vers mon verre et continue de le siroter, le cœur battant d'un rythme un peu moins régulier.

    « Je vais prendre les citrons verts alors, oui. Avec les oranges et les pamplemousses.

    — Ça c'est un excellent choix. Si t'aimes les jus, tu seras ravie, on a aussi des pommes et des poires. »

    Je tourne mon regard vers les fruits qu'elle vient de mentionner, posés sur d'autres étalages, séparés des agrumes. Je penche la tête, curieuse d'en savoir plus sur leurs arrivages frais, et hâteuse de pouvoir détourner mon attention qui s'est un peu égarée. Pendant ce temps, du coin de l'œil, je la vois saisir plusieurs sacs en papier et les remplir de quelques fruits qu'elle choisit pour moi.

    « Je croyais que les pommes étaient des fruits d'été ou peut‑être d'automne. Je les aurais pas placées en hiver.

    — Les pommes ? Tu rigoles, ça a une saison super longue ces trucs‑là. Tu les vois en septembre comme tu les vois en avril. Les poires pareil, un peu décalé, je dirais plutôt août à mars. T'en veux aussi ?

    — Pourquoi pas, mais pour en faire quoi ?

    — C'est quoi ce manque d'inspiration, là ? Fais‑moi des chaussons aux pommes, enfin ! »

    Elle a haussé le ton et je me retourne vers elle, surprise. Immédiatement, comme avant, elle rougit un peu et porte cette fois une main à sa bouche, se rendant compte de la spontanéité entre blague et agression dont elle fait preuve. Personnellement, ça m'amuse plus qu'autre chose. J'en ris et la sors par la même occasion de sa gêne.

    « D'accord, d'accord, ça tombe bien j'aime beaucoup ça, mais je n'en ai jamais fait.

    — Ah, tu aimes ? Je m'en doutais. »

    Je lève un sourcil, ne comprenant pas bien d'où peut venir la remarque. Est‑ce qu'il y a quelque chose dans mon apparence qui laisse deviner qu'il s'agit de ma viennoiserie préférée ? C'est impossible, c'est bien trop précis pour se voir sur la tenue que je choisis le matin, dans mon maquillage ou sur n'importe lequel de mes traits.

    « L'intuition ! Tu sais, les belles filles aiment toujours les chaussons aux pommes, et elles ont raison.

    — Ça ressemble plus à de la projection qu'à de l'intuition. Ce serait pas juste que tu aimes ça, toi ?

    — Bien sûr que j'aime ça ! Moi aussi, je suis belle fille. »

    D'abord, je ris aux éclats, très amusée par son humour. Je ne sais pas ce qui lui passe réellement par la tête lorsqu'elle annonce ce genre de choses, mais si c'est une technique de vente, j'y suis très réceptive. Je rique de perdre beaucoup de mon argent dans cet endroit, et je crois que ça ne me dérange pas vraiment.

    Ensuite, je me rends subitement compte qu'elle m'avait lancé un compliment. Je sens mon cœur refaire des siennes et je demande timidement à ce qu'elle m'ajoute en effet poires et pommes dans des sacs. Ce n'était qu'une phrase sans trop de réflexion de sa part, je pense, mais voilà que j'en perds mes moyens. Je cherche rapidement mon porte‑monnaie dans mon sac pour en sortir un billet, voulant maintenant fuir la scène pour me calmer un peu après cette interaction. Pourtant, alors qu'elle encaisse ce que je lui ai donné et compte la monnaie, elle relève la tête vers moi, tout sourire, et me pose une nouvelle question, semblant détachée de tout contexte.

    « Tu aimes les mandarines ? »

    Je ne peux pas me permettre d'acheter tout ce que le magasin a à offrir, tout de même. J'ai déjà pris cinq fruits différents ; si ça vaut vraiment le coup, je n'aurai qu'à revenir, quand bien même sortir n'était pas dans mes habitudes à la base. Quand bien même, je n'ai pas de raison de refuser de répondre ou de mentir. Je lui adresse un hochement de tête poli, essayant de ne pas trop la fixer, atteignant la limite de ce que peuvent supporter mes émotions aujourd'hui. Cette réponse semble la satisfaire grandement pour une raison que j'ignore, et elle se dirige de nouveau vers le presse‑agrumes, des mandarines à la main. Sans que je n'aie trop le temps de réagir, elle me prépare déjà un autre vert dans un gobelet comme avant et revient à la caisse en sautillant. Fièrement, elle me le tend.

    « C'est très gentil, il ne fallait p… »

    Je m'étouffe avec ma salive quand mon regard entre en contact avec son choix de glaçons, tous en forme de cœur. Ce n'était pas juste une phrase sans trop réfléchir ? Je sens tous les mots quitter mon esprit alors que je peine à trouver une réponse appropriée. Elle me fixe. Elle me fixe pour de vrai, avec son plus beau sourire, et je suis là, béate. Elle m'adresse un clin d'œil, finissant de m'achever sur place.

    « Mon nom c'est Mandarine. Comme ça, tu t'en souviendras quand tu repasseras. »