Rumeurs ou préoccupations adolescentes
Il se déplace de petits pas serrés, traînant presque la poussière derrière lui, sans bouger les bras. Sur sa tête se dressent deux oreilles qui ne réagissent plus aux sons ou à son humeur. Il faut l'observer bien longtemps pour espérer le voir cligner des yeux ou pousser un soupir. Ainsi, il ressemble à un fantôme, certains disent, mais c'est là l'interprétation de ceux qui ne connaissent rien à la peine ou qui préfèrent l'ignorer chez eux-mêmes. Le Plus Grand Prince sur la Lune, du nom qu'il s'est lui-même donné, n'a rien d'un esprit si ce n'est la pâleur.
« Comment tu sais ? Comment tu sais que tu as raison et que ce sont eux qui ignorent ? »
Je hausse les épaules face à la question qu'elle me lance, les yeux brillants d'une envie que je ne connais que trop bien. Je ne manque jamais de repérer la passion de vouloir comprendre ce que l'on dit, surtout pas chez les enfants. Malheureusement, si elle veut une réponse, je n'ai rien de tel à lui offrir. Contrairement aux adultes, j'ai au moins l'honnêteté de le lui avouer. Je balance ma tête en arrière et porte une cigarette à mes lèvres. Une inspiration longue en enflamme le bout, prenant cette caractéristique couleur orange, avant que je n'expire.
Le Plus Grand Prince sur la Lune lui-même a dû entendre de nombreuses versions, apportant chacune leur vérité. Les aînés lui ont soufflé de nombreux mots, les cadets lui en ont murmuré d'autres. Il doit piocher parmi toutes ces voix pour tracer sa voie, mais il y a tant à entendre qu'il se perdrait s'il avançait trop vite. Il erre donc, pour s'assurer d'aller dans la bonne direction, mais il y a une douleur certaine dans cela. Il perd la certitude d'un jour savoir et s'en sortir. Alors, il ne réagit plus, mais il n'a pas fermé ses oreilles pour autant.
« Il ne sait pas non plus si tu as raison et si les autres ont tort alors ? »
Un léger sourire se dessine sur mes lèvres avant que je ne hausse à nouveau les épaules. Il est clair que les épreuves qu'il traverse m'échappent, et c'est ce qui me différencie de ceux qui font semblant et interprètent librement. Cependant, j'ai au moins une idée. Je pointe du menton sa figure qui continue de traîner des pieds dans la distance, et le regard de la fillette suit. Le corps toujours face à moi, mais la tête retournée, elle tente tant bien que mal de voir ce que je lui montre.
Il marche toujours ainsi, comme déjà décrit, sans discontinuer. Ses yeux brillent davantage au crépuscule venu et il fixe l’horizon comme nous le fixons à l’horizon. Il y a comme une ironie entre lui et les autres. Ceux qui ne savent pas et ne veulent pas savoir l’appellent spectre, mais ce sont eux-mêmes des spectateurs qui refusent d’intervenir. S’ils ne l’appellent pas ainsi, alors ils disent que c’est la maladie, que c’est la folie, et qu’il se l’est infligée seul.
« Est-ce qu’il est vraiment malade ? »
Malade du pays. Je réponds sans hésitation, parce que c’est là enfin une information que je connais très bien. J’étire alors brièvement mes bras et j’éteins ma cigarette en l’écrasant contre le mur. Les briques sont polyvalentes, elles servent d’appui à mon dos et de cendrier. Le regard de la fillette se repose sur moi alors que je bouge ainsi. Ses yeux sont toujours interrogateurs. Elle attend que je continue, je suppose, mais ce que je sais demeure limité. Je lui offre un énième haussement d’épaules.
Le Plus Grand Prince sur la Lune arbore un air perdu en sillonnant la Terre. De ce fait, certains en concluent sans scrupules que son mal n’est qu’une malédiction dont il est responsable. Face à une interprétation comme celle-là, qu’ils aient raison ou qu’ils aient tort au bout du compte, il est clair que ce sont des personnes qui ne comprennent pas.
« Et toi ? »
Elle me fixe, un espoir timide dans les yeux, joint à un début d’outrage qu’elle n’exprime pas très explicitement. Et moi ?
« Et toi, tu en penses quoi ? »
Je lève la tête, comme si regarder le ciel aidait à réfléchir. Je regrette avoir déjà éteint la cigarette qui me permet de meubler mes silences pensifs comme font les plus grands parfois. Moi, je pense que toutes ces discussions l’épuisent. La Lune et la Terre sont diaspora l’une de l’autre, quand on y réfléchit bien. Le silicate l’accueillera où qu’il aille, qu’importent ce que disent les autres.