Pantins de fantasme
Un corps en bois à la symétrie parfaite, poli, sans une seule écharde, laqué et brillant sous la lumière d'une ampoule en fin de vie. Il est creux, mais pas vide, comme j'ai cousu de la soie rose et l'ai remplie de bourre en des organes que j'ai alors empilés à l'intérieur, avant de tout sceller. Articulé par des mécanismes que l'on ne voit presque pas, de la laine crochetée en guise de cheveux et de poils. J'aurais aimé savoir travailler le verre pour lui fabriquer de beaux yeux, mais hélas... Face à mon œuvre, la sueur perle sur mon front comme l'anxiété me prend au cœur. Quelques pas timides me rapprochent d'elle et je guette de plus près son visage, merveilleusement sculpté, mais sans rien dessus. Il reste le test final, celui qui me conduit si souvent à rejeter mes créations ; mon regard dérive vers le coin de l'atelier où de vieux restes de bois et de tissus s'accumulent en un tas désordonné.
J'attrape d'abord ses poignets, puis glisse plus bas pour entremêler ses doigts aux miens. Elle est froide et lisse ; j'ai les mains moites entre travail acharné et anticipation. Doucement, je recule et entraîne à ma suite ses jambes qui se déplient, droite puis gauche. Un sourire gêné naît sur mon visage, mais je le réprime vite pour mieux me concentrer. Ce n'est que le début du test, quand bien même elle le passe sans encombre. Je la dirige minutieusement et d'une marche droite, je tourne à présent en un arc de cercle. Elle suit, sans abîmer sa gracieuse figure. Mon talon se heurte alors à la première marche de l'escalier qui sort de cette pièce.
Je déglutis difficilement. Voilà un passage que bien peu ont réussi à satisfaire : la grimpe hors de ce garage en sous‑sol. Je recule d'une, puis de de deux marches. Son pied commence à se lever et c'est avec une grande tension que je tente d'escalader la troisième, espérant qu'elle se propulse correctement à son tour sur la première. Mes yeux se plissent lorsque je remarque que sa trajectoire risque de ne pas arriver assez haut ; pris d'une panique soudaine, je lève davantage les bras. Une magie certaine opère — le mécanisme, presque invisible à l'œil, force son genou dans une position des moins naturelles mais qui lui permet de me suivre. Je respire à nouveau. C'est maladroit, mais elle monte au rez‑de‑chaussée avec moi.
C'est un soulagement, le premier tiers du test est passé, mais cela ne deviendra que plus difficile par la suite. Je ne peux, pour autant, réellement cacher mon excitation à présent. Dès lors que j'ai rabaissé nos mains, la maladresse a disparu, laissant de nouveau place à toute la grâce que j'admirais il y a quelques instants. Je passe d'une pièce à l'autre, toujours liée à elle, et sur le lit, je l'allonge avec beaucoup de soins, soutenant son dos d'une main et retenant ses poignets d'une autre. Sa chevelure s'étale sur la taie d'oreiller. Je la lâche lorsqu'elle est déjà contre le matelas, ne craignant plus une cassure. C'est un moment délicat, certaines ont déjà cédé lorsque j'arrêtais trop vite de soutenir, moyennant des articulations au bassin trop faibles.
Le bassin, et tout ce qui l'entoure, d'expérience, est très fragile. Il faut lui apporter une immense tendresse. J'admire à présent son corps qui a pu survivre jusque là, avec encore plus de fierté que lorsqu'elle se tenait droite dans l'atelier. Elle est belle, mais manque encore de quelques touches finales ; il lui faut notamment un pyjama. J'ouvre mon placard avec une précipitation nouvelle dans mes gestes, et je sais que je peux lui trouver une tenue dans ma garde‑robe, puisque tout chez elle est fondé sur mes propres mensurations. J'hésite, ma main se tendant aléatoirement entre la combinaison rouge et la nuisette violette. Mes yeux se retournent vers elle, et comparant son teint aux coloris de mes vêtements, je me rends à l'évidence et sélectionne ce débardeur à dentelle verte, accompagné de son short.
Je soulève de nouveau le haut de son corps, d'une main délicate placée derrière son dos comme lorsque je l'avais posée, et je lui enfile le pyjama, avant d'effectuer le mouvement inverse pour la reposer. Puis, à genoux devant elle, je remonte lentement le bas sur ses jambes. Lorsque j'arrive à mi‑cuisses, je prends une pause. Mes mains sont devenues si tremblantes, j'en ai perdu ma précision et je crains de la ruiner au dernier moment encore une fois. On reste ainsi un moment. C'est fou comme dans cette position, avec une moitié de pyjama, entre allongée et assise, les bras étendus sur le lit, on dirait vraiment moi. Je me relève sans finir ce que je faisais et passe plutôt mon genou du sol au matelas, maintenant mon poids d'une main et posant l'autre contre sa joue, toujours moite. Il lui manque des yeux, il lui manque mes yeux ; je me demande quel genre de regard elle aurait maintenant.
Comme répondant à mes questions, je vois se dessiner des traits sur son visage ; je ne les ai pourtant pas moi‑même sculptés. D'abord, j'ai voulu l'imaginer admirative, avec les mêmes étincelles pour moi que j'ai pour elle. Envoûtée par l'idée, je me retrouve à m'abaisser, me maintenant sur toute la longueur de mon avant‑bras plutôt qu'appuyant sur mon poignet. Quelques mèches tombent en avant de mon épaule et viennent se mêler à sa chevelure. Ensuite, naturellement, j'ai voulu l'imaginer pleine d'envie. Pourtant, sans que je ne contrôle mes propres pensées, j'ai vu se former à quelques centimètres de mon visage des traits durs remplis d'un dégoût sans équivoque. Mon cœur se serre de nouveau. Je souris avec gêne, me concentrant davantage pour rebalancer mon imaginaire vers l'expression que je voyais il y a quelques secondes, mais plus j'essaie de l'imposer, plus c'est la haine qui prend le dessus.
Frustrée, je la frappe une fois au torse. Elle résiste. Je vise le bassin, que je sais si faible sur toutes mes créations ; un bruit de craquement léger me signale la cassure. De là se renversent les organes de soie que je lui avais si bien installés, ce que le détachement du tronc et du bas finit toujours par provoquer. Le bois redevient neutre, vidé de toute expression faciale. Je me relève, fixée sur cette brisure si nette. D'un soupir, mes sueurs et palpitations s'envolent. Il n'y a plus de quoi être tendue ; je me laisse lourdement tomber à côté d'elle, et j'entends le bas du corps se détacher un peu plus, tombant au sol. Je passe un bras autour de ce qu'il reste d'elle et je pose ma tête plus proche, respirant l'odeur du pin. J'étais pourtant si près du but cette fois.