Mais tu scintilles même quand le monde me dévore
De fauses étoiles scintillent au plafond alors que le soleil se couche et que l'interrupteur du salon est un peu trop loin, le canapé un peu trop confortable. Je les fixe sans bouger un muscle et avec si peu d'activité, peut‑être bien que je suis déjà morte. Une chemise et un jean ; je crois que j'ai perdu mon identité en grandissant et en me prêtant au jeu de travailler. Ces morceaux de plastique phosphorescent, il me semble les avoir là depuis que je suis enfant, et je les ai emmenés en déménageant, va savoir pourquoi. J'ai tout pris, de toute façon, comme si j'y tenais, pour cacher à quel point j'étais incapable de décider de quoi que ce soit qui me soit cher. Ce plastique a dû me voir défiler dans tous mes états depuis le temps. Alors, si ça brille de moins en moins fort, je me demande si c'est le matériel qui fatigue ou si c'est moi qui me perds.
Je m'enfonce un peu plus, les cuisses proches de fusionner aux coussins de l'assise. Chaque soir, je me retrouve là, immobile. Chaque soir, c'est comme si une présence invisible venait s'assoir sur mon torse. Je le surnomme le petit démon ; j'ai eu le temps de m'y habituer, quand il s'accroche à moi dès que je m'assois. Il n'est pas vraiment farouche, mais il pèse sur le cœur, et il prend du poids. Il a commencé par être là, à peine perceptible, puis il m'a collé au corps de plus près, et ces derniers temps, je le ressens presque à la gorge, mais ce n'est pas franchement une attaque, pas un étranglement. Invisible, mais aussi silencieux, du moins jusqu'à l'autre soir. J'entends des murmures dans mes oreilles. Des mots absurdes ou inquiétants soupirés comme des avances séductrices. J'ai les paupières lourdes et les étoiles disparaissent peu à peu de ma vision pour bientôt n'y laisser que de la neige sous mes yeux, comme on en voyait sur les vieux écrans de télévision.
Des journées entières s'écoulent comme ça. Quand j'ouvre les yeux, il peut y avoir eu cinq minutes ou bien une semaine. Bien sûr, j'ai dû me mouvoir depuis ; c'est sans voir ce que je faisais que je me suis douchée, endormie, que j'ai travaillé, que j'ai mangé. Heureusement qu'il y a un calendrier au mur ; cela dit, les dates n'ont plus vraiment de sens depuis bien des mois. C'est une surprise de temps en temps. Je barre une journée et je me dis — tiens, l'automne est déjà fini. Je barre une semaine et je me dis — il faut que je change pour le calendrier de la nouvelle année. Les pages défilent à la poubelle et rien ne change. Ni vœux, ni résolutions, ni promotions. J'ai l'esprit qui divague dans une brume plus épaisse autour de janvier, comme l'œuvre du petit démon.
Si mes jambes décollent du canapé, c'est seulement pour me laisser retomber sur le flanc. Ce n'est pas vraiment une posture allongée, ce n'est pas non plus une position confortable, mais la gravité a fini par me pousser plus bas qu'assis. De l'autre côté de la pièce, il y a une fenêtre qui n'éclaire pas mieux que le plastique au plafond ; de l'autre côté de la fenêtre, dans la distance, sans être si éloigné que ça, il y a ce pont de briques. C'est un pont piéton que personne n'emprunte. Je n'admire plus vraiment le paysage comme autrefois. Il n'y a rien à voir dehors, pour être honnête, je connais déjà très bien.
J'ai dû me lever à un moment encore, quand mes yeux étaient fermés. Je n'ai pas mis au mur la nouvelle année. Est‑ce un lundi soir ou un dimanche ? L'important n'est pas là, puisque mes pas m'ont guidée hors de la maison, sans aller au travail, sans aller chercher mes courses. Le fond de l'eau sous le pont paraît sans fond, quand il n'y a rien pour l'éclairer, et à l'heure qu'il doit être, je parie qu'elle est froide. Quand je me penche pour mieux observer, j'aurais presque du mal à garder mon équilibre. C'est vrai, depuis que le petit démon a grossi autour de mon torse, il est plus difficile de maîtriser le centre de gravité qui me maintient sur mes pieds. À mon poids, au long rien que des dernières semaines, c'est comme cinq kilogrammes qui s'ajoutent, peut‑être dix, peut‑être — soudainement, quatre‑vingts. Je bascule.
« Hehehe, désolée, je t'ai fait tomber. J'espère que ça va ? »
Il n'y a ni eau ni froid ; j'ai basculé en arrière, emmenée par le poids soudain de... cette femme avec qui je n'ai pas eu le temps de parler depuis — est‑ce que ça fait déjà plusieurs mois ? Ses yeux illuminés me réveillent, et la confusion s'estompe si rapidement. D'une vitesse que je n'ai pas connue depuis ce qui paraît être des années, je bondis sur mes deux jambes, sans traîner dans une position de morte.
« Toi ? Ici ? Comment ? »
Elle pose ses deux mains contre mes joues, les pressant en une grimace. Malgré moi, un sourire s'affiche sur mon visage, qu'elle réciproque. Ses paumes sont douces et chaudes, et je me trouve happée par l'instant présent, retrouvant mes sensations le temps de cette rencontre. À mon poids, au long rien que des dernières minutes, c'est comme cinq kilogrammes qui se retirent, peut‑être dix, peut‑être plus. D'un mouvement si naturel, je bascule ma tête et colle mon front contre son épaule, la prenant vaguement dans mes bras au passage. Elle ne sursaute pas vraiment, mais elle m'adresse une voix plus inquiète.
« Oula, pas la forme, toi.
— Non, ça va, ça va. Reste un peu là, ça ira.
— Hmm... »
Avec beaucoup de tendresse, elle recule doucement et pose un pouce sous mon menton, relevant ma tête. Ses yeux rencontrent les miens, calmes et analytiques, tandis que moi, je me perds dans les siens. Je dois avoir sale mine, mais j'avais aussi arrêté de prêter attention aux miroirs. Tout de même, elle finit par m'adresser de nouveau un sourire. De son pouce, elle pousse un peu plus contre moi et me fait pencher vers le ciel. Je laisse s'échapper un son d'amusement, sans franchement être un rire ; c'est pourtant bien au‑delà de ce que j'ai exprimé récemment.
« Ils n'éclairent vraiment jamais ce pont, c'est fou.
— Tu cherches des lampadaires quand il y a de si belles étoiles ? »
Je cligne des yeux, surprise de la remarque. Je n'avais jamais vu les étoiles encore. Il me semble que depuis les autres endroits de la ville, la pollution lumineuse empêche de voir le ciel. Mes yeux se referment sur cette pensée et je retourne sur son épaule. Elle rit en passant une main dans mes cheveux.
« Pardon, c'était trop simpliste, non ?
— Beaucoup trop. »
Pourtant j'ai le cœur léger et les fossettes apparentes. Je ne me fais pas d'illusions. Demain, je retrouverai mon apathie, mais j'avancerai au moins un jour de plus.